Art Premier mode d’emploi

Australie, Fidji, Papouasie Nouvelle Guinée, Vanuatu Peinture, Sculpture, Tapa

L’Art Premier en Océanie

Longtemps identifié comme curiosité ou témoignage ethnographique, l’art premier est désormais reconnu comme un art à part entière. On le voit envahir les fondations d’art contemporain, stimuler l’imaginaire des plus grands plasticiens, il est accessible à un plus large public. Et pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi, bien des clichés ternissent encore la compréhension de ces œuvres d’art premier dont la dimension rituelle ne saurait être oubliée.

« Art Premier » – qu’est ce que c’est ?

Au départ, on baptisa ces arts primitifs « idoles », « fétiches » ou encore « représentations ancestrales » car aux yeux de notre civilisation, comment prêter une intention esthétique à ces « objets » créés par des hommes et des femmes à peine sortis de la préhistoire ?

A partir du XIXème siècle, l’œil éclairé des explorateurs permet de transformer ce mépris au rang de « curiosité ». Ainsi, de « diaboliques » ou « exotiques »,  les pièces collectées deviennent des objets d’intérêt scientifique. Dans le même temps, le « sauvage » se transforme en « primitif ».

Au début du XXème siècle, tout ce que Paris compte d’artistes avant-gardistes se tourne avec avidité vers le souffle revigorant de la « barbarie » et se met à collectionner sans retenue quantité de masques, fétiches et autres amulettes. Même si le phénomène n’est pas exclusivement français, Paris devient la plaque tournante de cette aventure intellectuelle et artistique. Prenant le relais de l’intérêt suscité par les arts africains, l’art océanien envahit à son tour les salons et les musées.

Il faudra attendre les années 1960 et André Malraux pour que l’ancien musée des Colonies accède au rang de musée des Arts d’Afrique et d’Océanie. Cependant jugés inconvenants les termes « art nègre » et « art primitif » ont tour à tour cédé la place à « art sauvage », « art exotique », « art lointain ». Un autre terme sera alors proposé « art premier ». Difficilement traduisible, la langue anglaise utilise ainsi le terme « primal art » au sens d’art originel, les Américains préfèrent le terme « tribal art », regroupant les pratiques artistiques de tous les peuples animistes dont la structure sociale et le mode de vie reposent sur la notion de « tribu ». Quelques décennies plus tard, après moult débats et polémiques enflammées, était inauguré le Pavillon des Session du Louvre où une centaine de chefs d’œuvre sculpturaux d’Asie, d’Amérique, d’Afrique et d’Océanie sont installés. En 2006, un nouveau musée entièrement dédié aux cultures non européennes lui emboîtait le pas. Même s’il a été baptisé, « musée du quai Branly » pour exclure toute querelle idéologique, il n’en est pas moins devenu, pour la majorité des visiteurs, le « temple de l’art premier ».

 

Quels styles ?

D’une taille monumentale ou n’excédant pas quelques centimètres, créées avec des matériaux éphémères ou pérennes, de formes figuratives ou abstraites, d’un minimalisme absolu ou au contraire d’un baroque délirant, les œuvres d’art premier sont tout aussi diverses et complexes que les femmes ou les hommes qui les ont réalisé. Ces objets modelés, sculptés, tressés ou peints ont pour but de véhiculer l’énergie vitale et sacrée, bien au-delà de toute matérialité.

Les tailles peuvent varier de la simple amulette de quelques centimètres à des statues pesant plusieurs tonnes comme les statues de l’île de Pâques. Les matériaux peuvent provenir de multiples origines : terre, bois, plumes, écorces, fibres végétales, racines, perles, coquillages, ivoire ou os, sang, crânes, becs d’oiseaux ou encore cheveux.

Les formes peuvent être multiples : pirogues, masques, effigies, statues, cuillères, plats, bijoux, tambours, fougères arborescentes, totems, tatouages etc. et les supports sont extrêmement variés : corps, abris rupestres, terre cuite, bois, fibres ou textiles… Une seule chose compte : la charge sacrée dont est investie chaque œuvre. Peu importe que des peintures sur sable soient effacées au premier coup de vent, qu’une peinture corporelle ne dure que le temps d’un rituel ou d’une danse. Leur caractère éphémère et immatériel n’enlève rien à leur beauté.

Quelles fonctions ?

Certes, avec nos yeux d’Occidentaux, l’objet pérenne a longtemps été privilégié. Mais c’est une méconnaissance de ces peuples et des principes de la création d’une œuvre. En Afrique comme en Océanie, l’univers esthétique forme un tout complexe où chaque expression (musique, chant, poésie, danse, parure, peinture, sculpture, tissage ou encore vannerie) concourt à atteindre une certaine maîtrise des forces surnaturelles. L’art statuaire n’est donc qu’un des moyens (certes le plus visible) pour y parvenir.

 

Daté ?

Tout néophyte qui observe une œuvre d’art premier (Africain ou Océanien) sera en premier lieu préoccupé par  la question de l’ancienneté (qui détermine à ses yeux la préciosité ou bien encore la rareté d’une pièce) et se trouvera très souvent dérouté par leur relative jeunesse, voire par l’absence totale d’information sur leur créateur, les tribus dont elles proviennent etc. Ce cliché a sans doute été véhiculé par l’expression même de « primitif » et de « premier » . Ce malentendu renvoi inconsciemment à la notion de passé éloigné, voire de « préhistorique ». Or la plupart des masques, tambours et sculptures Africains ou Océaniens que nous pouvons admirer au musée du quai Branly (ou dans tout autre musée ethnographique) sont crédités au plus d’un, voire de deux siècles, beaucoup sont encore plus récents et n’excèdent pas deux à trois décennies. A cela plusieurs raisons : la plupart de ces objets n’ont pas été créés dans la perspective d’être éternels. Faits généralement de matériaux périssables, ils n’étaient en rien destinés à être conservés au delà du temps d’un rituel. Ainsi, de nombreuses œuvres sont détruites ou « déclassées » lorsqu’elles ne sont plus jugées « efficaces » ou bien abandonnées à la mort de leur propriétaire.

La plupart du temps, la datation correspond à la date où la pièce a été collectée et non à laquelle elle a été créée. Une autre explication permet de cerner ce fossé qui sépare les arts premiers des arts occidentaux : la plupart des peuples qui ont créé ces objets n’ont pas éprouvé le besoin de les inscrire dans une temporalité, ainsi, la chronologie et la signature des œuvres ne sont pas pour eux une « obsession ». L’œuvre est avant tout au service du rituel. Enfin, dernier point (et pas le moindre) ceux qui ont collecté ces objets sur le terrain (explorateurs, missionnaires, marchands…) n’ont pas toujours pris le temps de recueillir l’information.

 

Qu’en est-il de la signature des œuvres ?

Autre constat qui peut dérouter, la majorité des œuvres africaines ou océaniennes conservées dans les musées ne portent pas de signature. Cela ne vient pas du fait que les artistes ne sont pas reconnus en tant que tel mais parque l’artiste est avant tout au service du sacré. Il doit se conformer au canon dicté par les exigences du rituel et sa fonction est celle de « gardien des traditions », son savoir lui a généralement été transmis sous la forme d’un apprentissage, voire d’une initiation. De ce fait, bien des considérations sur les moyens et les formes de transmission demeurent inconnues, bien des noms se sont évanouis. C’est dans sa dimension de passeur entre le visible et l’invisible que l’artiste joue sont rôle au sein de ces cultures. Davantage que plasticien, il se fait « magicien ». Ainsi, une œuvre d’art premier n’a de sens que si elle est efficace et « habitée », c’est à dire chargée de sacré. Ces masques, sculptures et autres amulettes sont la plupart du temps considérés comme une « médecine » destinée à repousser les sortilèges, à conjurer les angoisses, à protéger une tribu, à vénérer un ancêtre ou bien communiquer avec un défunt.

 

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Publié le : 29 janvier 2014